République des Deux Nations
En 1569, la Lituanie et la Pologne fusionnèrent pour créer quelque chose que le monde avait rarement vu : un vaste État multiethnique fondé sur l'idée d'une gouvernance partagée et de la tolérance religieuse. Innovant, parfois chaotique et finalement condamné, mais pendant plus de deux cents ans il façonna l'Europe centrale.
Pourquoi une union ?
Lituanie et Pologne ont entretenu, tout au long du Moyen Âge, des relations compliquées. Tantôt elles se faisaient la guerre, tantôt elles coopéraient, tantôt elles se mariaient. En 1386, Jogaila, grand-duc de Lituanie, épousa la reine Jadwiga de Pologne et devint souverain des deux États. C'était une union personnelle, où les pays restaient distincts mais partageaient un même monarque.
L'Union de Lublin, en 1569, alla plus loin. La Lituanie et la Pologne fusionnèrent en un seul État, la République des Deux Nations. Contrairement à ce que l'on entend parfois, ce n'était pas une domination polonaise sur la Lituanie. C'était un accord mutuel qui permettait aux deux peuples de partager un souverain et des institutions communes tout en conservant des administrations, des armées et des systèmes juridiques séparés.
Une expérience politique réellement inédite
La République des Deux Nations était une construction politique inhabituelle pour son temps. Les rois étaient élus et non hérités, ce qui, à une époque où la monarchie absolue dominait l'Europe, relevait presque de l'exception. Le souverain était choisi par une assemblée de la noblesse, et chaque noble pouvait, à lui seul, opposer son veto à toute décision. Ce liberum veto, conçu pour protéger les droits individuels, finit par devenir la plus grande faiblesse de l'État.
La Confédération de Varsovie de 1573 alla encore plus loin, en garantissant la liberté religieuse pour tous les habitants. C'était d'une remarquable modernité, à une époque où guerres et persécutions religieuses étaient monnaie courante en Europe. Au sein de la République, catholiques, protestants, chrétiens orthodoxes, juifs et Tatars avaient en théorie le droit de pratiquer leur foi. Une tolérance religieuse posée comme principe fondateur d'un grand État, le monde n'en voyait pas souvent.
Vilnius, la Rome du Nord
Pendant la période de la République, Vilnius se mua en véritable foyer culturel. L'université de Vilnius, fondée par les jésuites en 1579, devint l'un des principaux centres d'enseignement de l'Europe du Nord. L'architecture baroque redessina la ville. Églises, palais et ensembles, dont beaucoup tiennent encore debout, valurent à Vilnius le nom qu'elle porte toujours avec une certaine fierté, celui de "Rome du Nord".
Cette époque connut aussi un paradoxe. Tandis que l'État reconnaissait officiellement la Lituanie comme partenaire à part entière, dans les faits la langue lituanienne était de plus en plus marginalisée chez la noblesse, au profit du polonais. Les aristocrates parlaient polonais, écrivaient en polonais et se considéraient comme citoyens de la République plutôt que comme Lituaniens. Ce fut une perte réelle et grave pour l'identité lituanienne, une blessure dont la cicatrisation prendrait des siècles.
Déclin et partages
Les XVIIe et XVIIIe siècles furent rudes. Les guerres avec la Russie, la Suède, le Brandebourg et l'Empire ottoman ravagèrent les terres. Le "Déluge", entre 1655 et 1660, invasion suédoise qui balaya l'ensemble de la République, laissa des plaies dont l'État ne se remit jamais tout à fait. Le liberum veto faisait qu'un seul noble pouvait paralyser tout le parlement, ce qui rendait presque impossible une gouvernance efficace.
Les empires en expansion alentour, la Russie, la Prusse et l'Autriche, observaient l'État affaibli. En 1772, 1793 et 1795, ils se partagèrent le territoire de la République. Le troisième partage de 1795 mit pratiquement fin à l'État, et la Lituanie se retrouva absorbée dans l'Empire russe pour plus d'un siècle.
Ce qui est resté
L'époque de la République laissa un héritage contrasté. D'un côté, l'architecture baroque de Vilnius, l'université, les idées de tolérance religieuse et de gouvernance constitutionnelle qui devançaient véritablement leur temps. De l'autre, l'érosion de l'identité lituanienne au sein de l'élite, ainsi que ces faiblesses structurelles qui rendirent l'État destructible.
Mais comme toujours en histoire, deux siècles comptent autant pour ce qu'on y a perdu que pour ce qu'on en a hérité. Le Vilnius que les visiteurs découvrent aujourd'hui est, pour une large part, une création de l'époque de la République. Les églises baroques, l'université, le caractère cosmopolite de la ville, tout cela vient de ces années-là. C'est un héritage compliqué, mais c'est un héritage riche.