Lituanie · Histoire · Chapitre 4

Occupation russe et réveil national

Après les partages des années 1790, la Lituanie passa plus d'un siècle sous domination russe. Le tsar interdit la langue lituanienne imprimée et tenta d'effacer toute une culture, presque avec succès. Ce qui la sauva fut remarquable : des gens ordinaires qui risquèrent tout pour faire passer des livres en contrebande.

Histoire Chapitre 4 : Occupation russe

Comment cela a commencé

Le troisième partage de 1795 fut simple et brutal. La Russie, la Prusse et l'Autriche se partagèrent le territoire de la République des Deux Nations. La Lituanie revint à la Russie. Le pays ne disparut pas du jour au lendemain. Il devint une province de l'Empire russe, d'abord appelée "Territoire du Nord-Ouest". Mais ce n'était plus un État au sens propre.

La situation ne fut pas immédiatement catastrophique. La noblesse locale conserva beaucoup de ses privilèges. L'Église fonctionnait. Les gens parlaient la langue de leur choix. Mais après les soulèvements de 1831 et de 1863, tout devint nettement plus dur.

1795
Troisième partage, la Lituanie est absorbée par la Russie
1864
Début de l'interdiction de la presse lituanienne
1883
Parution d'Aušra, premier journal lituanien moderne
1904
Levée de l'interdiction après quarante ans

L'interdiction de la presse, la langue comme arme

En 1864, le tsar Alexandre II introduisit l'un des outils de répression culturelle les plus singuliers de l'histoire européenne. Toute publication lituanienne en caractères latins fut purement et simplement interdite. Les ouvrages devaient paraître en cyrillique russe, ou ne pas paraître du tout. Les écoles avaient l'ordre d'enseigner en russe. Les églises devaient célébrer leurs offices en russe.

L'objectif était clair. Si les Lituaniens ne peuvent plus lire ni écrire dans leur propre langue, cette langue finira par mourir, et personne ne se souviendra qu'un peuple distinct a un jour existé. Ce genre de plan fonctionne d'ordinaire. Cette fois, il échoua.

Les passeurs de livres, des héros venus des campagnes

La réponse à l'interdiction de la presse devint l'un des actes de désobéissance civile les plus remarquables de l'histoire européenne. Des gens ordinaires, paysans, meuniers, petits propriétaires terriens, prêtres, organisèrent l'impression de livres et de journaux lituaniens en Prusse, surtout dans la région de Klaipėda alors allemande, et leur acheminement clandestin à travers la frontière vers la Lituanie.

On les appela les knygnešiai, les passeurs de livres. Ils glissaient les ouvrages sous leurs vêtements, les cachaient dans des charrettes de ferme, les transportaient dans la nuit. Quand on les attrapait, et beaucoup l'ont été, ils risquaient la prison, la déportation en Sibérie ou pire. Ce n'était pas une aventure romanesque. C'était une affaire grave et dangereuse.

Pendant quarante ans, les passeurs de livres maintinrent en vie la langue lituanienne écrite. Quand l'interdiction fut enfin levée en 1904, en partie parce qu'elle ne fonctionnait visiblement pas, le lituanien ne survivait pas seulement, il s'était renforcé. Les gens avaient lu des livres qu'ils ne pouvaient pas lire ouvertement. Cela donna aux livres un pouvoir particulier et à la langue une signification particulière.

Aušra et le réveil national

Comme souvent, le renouveau national ne vint ni de la politique ni de la force armée, mais de la culture et des idées. En 1883 parut en Prusse un journal nommé Aušra, ce qui signifie "aurore". Il n'était pas le premier journal lituanien, mais il était le premier à viser un mouvement national moderne. Son message était limpide : les Lituaniens forment un peuple distinct, doté de sa propre histoire, de sa propre langue, et du droit de se gouverner.

L'âme d'Aušra était Jonas Basanavičius, médecin, érudit et journaliste, qui avait vécu dans bien des pays mais consacré sa vie à la cause lituanienne. C'est aujourd'hui en Lituanie une figure véritablement révérée. Pour des générations qui avaient grandi en croyant qu'être Lituanien revenait simplement à être un paysan dans l'Empire russe, l'idée d'appartenir à un peuple distinct et ancien, à l'histoire remarquable, fut une vraie révélation.

Fondations culturelles

La fin du XIXe siècle fut une époque d'activité culturelle extraordinaire. Des chercheurs collectaient chants populaires, contes et traditions avant qu'ils ne se perdent. Les linguistes systématisaient et normalisaient la langue lituanienne. Les poètes écrivaient sur la grandeur et l'humiliation de la Lituanie. Toutes ces personnes travaillaient sous l'œil des autorités tsaristes, souvent dans la peur, mais elles ne s'arrêtaient pas.

La collecte des chants populaires fut particulièrement précieuse. Les Lituaniens sont un peuple de chanteurs. Les chants accompagnent les mariages, les funérailles, les saisons et les rythmes du travail quotidien. Ces chants, appelés dainos, n'étaient pas de simples objets culturels. Ils étaient une mémoire collective vivante. Une fois recueillis et publiés, cette mémoire devint bien plus difficile à effacer.

Le prix des soulèvements

Avant que le renouveau national ne prenne pleinement forme, la Lituanie connut deux grands soulèvements contre la domination russe, en 1831 et en 1863. Tous deux furent écrasés, mais leurs conséquences furent différentes. Après 1831, beaucoup de nobles perdirent leurs terres. Après 1863, le tsar imposa une répression bien plus dure, et c'est précisément dans ce contexte qu'arriva l'interdiction de la presse.

Le coût humain est difficile à chiffrer avec précision. Des milliers furent déportés en Sibérie. Des centaines furent tuées. Des villages entiers subirent des châtiments collectifs. Mais l'échec de la rébellion armée eut un effet paradoxal. Il montra que la résistance par les armes était vaine et poussa le mouvement vers des formes culturelles et politiques. Ce tournant donna les passeurs de livres. Il donna Aušra. Il donna le réveil national.

Le chemin vers l'indépendance

Au début du XXe siècle, le mouvement national lituanien était devenu une force politique réelle. La révolution russe de 1905 ouvrit une brève fenêtre, et le Grand Diète de Vilnius la même année réclama l'autonomie pour la Lituanie. L'horloge tournait. Encore une décennie, et tout l'édifice s'effondrerait. L'Empire russe tomberait, et la Lituanie aurait sa chance.